À travers les yeux d’un SDF…

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Cette nuit-là, comme toutes les autres, j’errais ça et là. Impossible de fermer l’œil de la nuit avec cette foutue lumière omniprésente et ces gens qui braillent dès qu’ils ont flirté de trop près avec Miss Heineken. Ça n’sait plus tenir l’alcool de nos jours ! Pour nous autres, c’est pareil que d’l’eau. Dès qu’on a soif…bah on boit : ça déshydrate et ça fait oublier. Le deux en un parfait quoi ! J’étais prêt à passer une soirée banale jusqu’à cette fameuse apparition : « T’en veux une p’tite goutte ?…Ok, c’est toi qui voit… ». Puis voilà qui s’assit à côté de moi.

C’qu’est bien la nuit, c’est qu’on fait plein de rencontres. En même temps… c’est plus facile ! Lorsque tu tombes sur la bonne personne, une fois passées les barrières des clichés, une bouteille à la main aidant, parler avec moi ou son pote qui dort sur le trottoir, le choix est vite fait. Ô je sais bien qu’en pleine journée c’est pas pareil, il s’rait passé devant moi sans même me regarder. Mais là, il me causait comme si j’étais quelqu’un de « normal ». Et ça fait du bien.

Puisqu’il était là, je ressentis le besoin de lui expliquer : « D’ici, je peux tout voir sans que personne ne me prête attention. Tiens, approche : regarde à droite, ce type là, zyeute sur le porte-monnaie de la dame en robe jaune depuis quelques temps. Dans 10mn il sera à lui. Et le mec en face, il ne le sait pas encore mais il n’a aucune chance avec la jeune fille à qui il parle, elle en attend un autre. Ça fait plusieurs fois que je la vois trainer ici. »

Attentif comme il était, j’ai donc osé lui exposer ma grande théorie : clairement, il suffirait de nous mettre à tous une caméra sur nous et c’est bon ILS sauraient tout ce qui se passe dans la ville. Mais bon, le gouvernement, les flics et tout le tintouin, c’est pas les plus futés… « Quoi, toi non plus tu n’y as pas pensé ? Dis moi pas que t’es flic ? ahaha». Bah ouais c’est l’avantage d’avoir du temps : t’as de l’avance pour cogiter. Faut pas croire, y’en a là dedans ! Métro : on est là, supermarché : on est là, banque : on est là. Bref, il avait compris, les points stratégiques on les connait.

« Ça ne t’ennuie pas que j’te parle sans m’arrêter ? J’n’ai plus l’habitude des dialogues. »

Il parvint tout de même à glisser une question qui semblait l’intéresser « Dehors ? Ouais c’est sympa, t’as des histoires de quartiers. Ahhh ça, on ne met pas les pieds n’importe où. Moi par exemple, ici j’suis assez connu : on m’appelle « frappe UN coup », tu piges. T’inquiète, je ne suis pas méchant, mais il faut pas m’énerver quoi. À force de trimballer ce sac un peu partout, mon bras a doublé de volume et peut mettre KO pas mal de gens. ». J’sais pas s’il m’a cru mais il avait l’air en tout cas…

« Tu fumes toi ? Tu veux une cigarette ? »

Ce n’est pas parce que j’ai rien que je ne peux pas donner. J’ai des valeurs moi ! La rue peut nous changer, mais si tu tiens à tes valeurs, elles s’accrochent bien comme il faut. Après lui avoir tendu une clope, je l’arrêtais net.

« …Attends, attends… il est 5h30 ? Ouvre ton odorat mon gars : la boulange du coin là, tu la vois ? J’sais pas ce qu’elle trafique mais j’te dis pas l’odeur ! Ça vient te chatouiller les narines et l’estomac. ». Ça me rappelle les ptits dèj du soir de ma grand-mère. « Ça se fait encore ça, les ptits dèj le soir ? »

C’était l’heure : qui disait ouverture de la boulange, disait aussi autre chose : « ‘Suis désolé mais je vais devoir te laisser récupérer ton pote. J’vais me diriger vers le Centre. Il faut que j’tienne. Si j’y arrive, elle voudra peut-être me voir. Il paraît qu’elle est avocate maintenant. Je suis fier. Bon allez, à la revoyure et… merci. Merci de m’avoir considéré comme une vraie personne le temps d’une nuit ».

 

Michael. SDF à République. En cure de désintox dans l’espoir de pouvoir revoir sa fille qu’il a perdu de vue depuis 15 ans.
Caractéristique : ses yeux qui pétillent plus que toi et moi, même dans la nuit.

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Sources images et crédits photos :
© Riccardo Stara / © Tatsuo Suzuki / © Samir Ari / Image livre / © Sertorio Vital